BIOGRAPHIE


Dans le paysage du jazz européen, Michel Benita n’est ni le plus véhément, ni le plus envahissant des contrebassistes. La discrétion est dans sa nature, l’efficacité aussi. Certains parlent de droiture à son égard. Avec Drastic et Ramblin’, il a ajouté la surprise au rang de ses qualités. Il le confirme aujourd’hui avec Ethics. Michel Benita n’a envisagé de vivre de son talent que lorsqu’il a atteint la vingtaine. Installé à Paris au début des années 1980, il a dès lors tout fait pour se rattraper, et comme souvent chez ceux qui sont venus à la musique sur le tard, son investissement l’a conduit à multiplier les expériences et à trimballer son instrument auprès de tous ceux qui faisaient appel à ses services. Le nom des jazzmen auprès desquels il a apporté sa contrebasse dans ces années forme un Who’s Who du jazz qui se joue alors en France, où les légendes américaines (Lee Konitz, Horace Parlan, Archie Shepp) côtoient les valeurs sûres européennes (Daniel Humair, Bobo Stenson, Enrico Pieranunzi). Où les futurs amis de toujours (Peter Erskine, Nguyên Lê, Aldo Romano, Antoine Hervé) se mêlent aux gigs d’un soir avec des musiciens de passage.

Rude école, belle école, de club en club et sur la route, qui a libéré ses doigts des contraintes de la technique, et lui a valu d’être considéré comme l’un des contrebassistes les plus prometteurs. C’est tout naturellement qu’il intégra les rangs du premier Orchestre National de Jazz, qui sous la houlette de François Jeanneau, rassemblait, en 1986, la fine fleur d’une nouvelle génération de musiciens hexagonaux. De cette époque datent des amitiés qui n’ont pas fini d’engendrer de la belle musique : la pianiste italienne Rita Marcotulli, qu’il invita en 87 à participer à son premier quartet, auprès de Dewey Redman, géant mésestimé, ancien compagnon d’Ornette Coleman (deux albums); Aldo Romano, le batteur avec lequel il forme un tandem de prédilection aux nombreuses histoires, dont, depuis 1995, le groupe Palatino, avec Paolo Fresu et Glenn Ferris, n’est pas la moins belle (trois disques). Marc Ducret, d’abord au sein d’un trio qui révéla le talent du guitariste, puis au cœur de Seven Songs From The Sixties, tentet mythique où éclatait sa démesure ; le batteur Peter Erskine, encore, avec lequel il forme le trio ELB que complète Nguyen Lê, qui l’avait invité auparavant à raconter ses Tales From Vietnam (ACT).

Mais pour lui, la musique ne s’arrête pas à la contrebasse et Michel Benita s’est engagé dans des aventures qui montrent un tempérament ouvert aux tentatives en quête de sensations inédites. Quels que soient les groupes par lesquels il passe, il apporte la présence d’une sonorité ronde, assurée et mélodieuse, qui doit autant à Scott LaFaro pour le raffinement qu’à Charlie Haden pour sa simplicité, sans oublier l’aplomb d’un Dave Holland et ce cantabile des bassistes nordiques comme Palle Danielsson.

D’abord en 1999, il revient avec le disque Lower The Walls, à cette inclination naturelle au chant, à la tête d’un groupe dont le guitariste Sylvain Luc et le saxophoniste Andy Sheppard comprennent parfaitement l’exigence de respiration, tandis que le chanteur David Linx apporte des parfums de folk et de pop qui rappellent l’amour avoué pour James Taylor, Joni Mitchell ou Bob Dylan. Ensuite, à partir de 2001, au sein du groupe Ladyland formé par le trompettiste Erik Truffaz, qu’il initie lui-même aux rythmes nouveaux de la drum ‘n bass, de l’ambient, et des musiques électroniques en général (Mantis, Blue Note) vers lequel l’attirent non seulement sa soif de nouveauté mais aussi son intérêt pour les libertés du home-studio.

Enfin, en formant un nouveau trio avec le saxophoniste Gaël Horellou et le batteur Philippe Garcia, deux musiciens plus jeunes issus du Collectif Mu et co-leaders du groupe électro Cosmik Connection, il trouve encore le temps de signer les bandes-son de plusieurs films documentaires. S’il reste fidèle à des formes traditionnelles comme dans le trio du pianiste américain Ronnie Lynn Patterson ou dans le Newance Quartet de Glenn Ferris, Michel Benita a désormais les oreilles tournées vers l’expérimentation et la transdisciplinarité, qu’il pratique depuis 1996 en qualité de compositeur fétiche de Hilton McConnico, styliste, décorateur, photographe, designer, scénographe attitré de la maison Hermès, pour le compte duquel il a déjà réalisé cinq musiques d’exposition ou de défilé, en France et au Japon. A l’aube de ses cinquante ans, son nouveau projet, Translate, le voit franchir une étape décisive qui lui redonne à la fois le frisson de la création et le contact avec un nouveau public.

En 2009, sa rencontre décisive avec Mieko Miyazaki, charismatique joueuse de koto originaire de Tokyo, le porte vers un nouveau projet, tout d’abord en duo, puis rejoint par le guitariste norvégien Eivind Aarset, le trompettiste suisse Matthieu Michel et le batteur Philippe Garcia, copmplice habituel des aventures avec Erik Truffaz. Le CD Ethics, sorti en 2010, témoigne de cette volonté d’asseoir une Éthique de la musique qui s’appuie sur le partage, l’ouverture et le goût de l’expérimentation.

L’année 2012 verra la sortie de deux albums majeurs dans sa carrière. Tout d’abord un double CD live du groupe Palatino (Romano, Ferris, Fresu), reformé pour un concert à Grenoble (MC2). Ensuite son premier album sur le label ECM, avec le trio Libero, initié par le saxophoniste anglais Andy Sheppard et avec le batteur Sebastian Rochford.

En 2013-2014, il tourne avec l’accordéoniste prodige Viencent Peirani et le pianiste allemand Michaël Wollny (album Thrill Box, ACT). Puis participe au nouvel album d’Andy Sheppard Surrounded by Sea (ECM).

2015 : Enregistrement du premier album d’Ethics pour ECM, produit par Manfred Eicher, dans l’auditorium Stelio Molo RSI à Lugano.

Nommé Officier des Arts et des Lettres.